Condamnation de 1277


Condamnation de 1277
Condamnation de 1277
    Malgré les efforts de saint Thomas et d’Albert pour séparer l’averroïsme de la cause de la philosophie, la condamnation de 1270 était une arme des maîtres séculiers de l’Université de Paris qui, tous, étaient augustiniens ; le conflit, inévitable, malgré la personnalité de saint Thomas qui quitta Paris en 1272 et mourut en 1274, eut son épilogue dans la condamnation de mars 1277 ; ayant reçu l’ordre du pape Jean XXII de faire une enquête sur les doctrines enseignées à l’Université de Paris, l’évêque de Paris, Étienne Tempier, ne se contenta pas de soumettre les résultats de cette enquête au pape, il procéda lui-même à la condamnation de deux cent dix-neuf propositions qui portaient indistinctement sur la doctrine péripatéticienne en général et la doctrine averroïste en particulier. Dans les années qui précédèrent cette condamnation, à la faculté des arts, il y avait eu une scission entre les maîtres ; une minorité, conduite par Siger de Brabant, nommait son propre recteur ; la majorité la rappelait à la règle de la faculté des arts : interdiction d’y traiter des questions purement théologiques ; interdiction d’expliquer dans les auteurs reçus les textes qui semblent contredire la foi, à moins d’en apporter des réfutations ; cette scission dura jusqu’en 1275, mais l’arrangement pris alors par le légat du pape Simon de Brion n’arrêta pas l’enseignement averroïste.
    La condamnation de 1277 y mit fin, mais elle risquait (et c’est cela qu’a voulu sans doute la majorité du conseil des théologiens d’où sortit la décision d’É. Tempier) de mettre fin aussi à l’enseignement péripatéticien, c’est-à-dire de forcer les maîtres à revenir d’une philosophie, née tout entière de la raison humaine et proportionnée à son objet, à une philosophie venue de l’effort pour ajouter à la foi en Dieu la vision : sans doute l’immense majorité des propositions condamnées sont de l’averroïsme pur, et l’excommunication de Siger, qui, après comparution devant le légat du pape puis à la cour de Rome, est interné et meurt tragiquement vers 1281, marque la fin de l’enseignement averroïste à la faculté des arts ; mais plusieurs maîtres de théologie éprouvent le besoin de protester. Les propositions thomistes condamnées portaient tout particulièrement sur la conception de l’être concret, individuation par la matière, participation du corps à la vertu de l’âme et à ses opérations intellectuelles, détermination de la volonté par l’entendement, autant de propositions qui interdisent de considérer comme accidentel, selon la tendance générale des augustiniens, l’union de la réalité spirituelle à la matière et qui, par conséquent, se rattachent à l’essentiel du thomisme : une thèse thomiste, importante à ce sujet, n’apparaît pas dans la condamnation, c’est celle de l’unité de la forme ; mais l’archevêque de Cantorbery, Robert Kilwardby, qui, bien que dominicain, était un augustinien fervent, la condamne, ainsi que les thèses concernant la composition des corps : c’était condamner non pas telle ou telle thèse, mais l’esprit même de la philosophie avec le sens qu’elle avait pris, chez Aristote, de la réalité du concret.
    Il ne faudrait pas exagérer, en ce qui concerne la thomisme, la portée de condamnations qui n’étaient appliquées que dans les limites du diocèse de l’évêque. Étienne Tempier, qui voulut étendre au diocèse de Paris les condamnations portées par Kilwardby, fut arrêté par le Saint-Siège. Les évêques eurent à faire ici non plus à quelques maîtres de la faculté des arts, mais à un ordre puissant qui se défendit et défendit la mémoire de saint Thomas : la peur de l’excommunication et du scandale, qui fut d’abord assez vive, ne tint pas devant cette puissance ; et si l’évêque de Paris ne rapporta la condamnation de Tempier qu’au moment de la canonisation en 1325, dès 1278 le Dominicain Gilles de Lessines composa son traité De unitate formae contre la condamnation du primat d’Angleterre ; en même temps, Gilles de Rome, des Ermites de saint Augustin, enseignait à Paris la même thèse et la défendait dans son Contra gradus et pluralitates formarum, en déclarant que la thèse contraire était hérétique ; et, s’il fut suspendu à ce moment par Tempier, le pape rétablit son enseignement en 1285.

Philosophie du Moyen Age. . 1949.

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